Chapitre 4

Le jeu vidéo devient un décor oublié

Au début, c'était le jeu qui nous avait réunis. C'était dans cet univers virtuel que nos avatars se croisaient, que nos chemins s'étaient entrelacés pour la première fois.

Mais progressivement, le jeu est devenu secondaire. Voire tertiaire. Voire... oublié.

Nos conversations sur la plateforme de messagerie ont pris tellement d'ampleur, tellement d'importance, que jouer ensemble est devenu presque une formalité. Parfois, on se connectait tous les deux au jeu, mais au lieu de jouer, on passait des heures à discuter dans le chat, à raconter nos vies, à partager nos pensées les plus intimes.

Le jeu n'était plus qu'un prétexte. Un décor. Un fond sonore à nos échanges qui devenaient de plus en plus essentiels à mon équilibre mental. Je réalisais que je passais plus de temps à penser à elle, à attendre ses messages, à relire nos conversations, qu'à faire quoi que ce soit d'autre dans ma vie.

C'était inquiétant, je le savais. C'était probablement malsain. Mais je ne pouvais pas m'arrêter. Chaque notification de message devenait une injection d'adrénaline directe dans mon cœur. Chaque silence prolongé devenait une torture insoutenable. J'étais accro. Accro à ses mots, à sa présence numérique, à cette illusion de proximité que nous construisions brique par brique, message par message.

Et puis il y a eu ce soir-là. Ce soir où tout a basculé.


Deuxième Partie

L'amour dans l'ère des mots sans voix

Chapitre 5

La confession qui n'aurait jamais dû être faite

Je ne me souviens plus de la date exacte. Je ne me souviens plus de ce qu'on discutait avant. Je ne me souviens que du moment précis où j'ai tapé ces mots, ces mots qui allaient changer ma vie à jamais — et pas forcément en bien.

C'était tard. Très tard. Les premières lueurs de l'aube commençaient peut-être à poindre derrière mes rideaux tirés, mais je n'y prêtais pas attention. Mon monde entier se réduisait à l'écran lumineux devant moi, à la fenêtre de discussion où nos mots s'empilaient comme des briques dans un mur que je ne savais plus si je construisais ou si j'abbattais.

Nos conversations avaient pris une tournure de plus en plus intime ces derniers temps. On se confiait des choses que je n'avais jamais dites à personne. On partageait des peurs, des rêves, des souvenirs d'enfance, des secrets de famille. C'était comme si nous avions créé notre propre bulle, notre propre univers parallèle où les règles du monde réel ne s'appliquaient pas.

Et dans cette bulle, j'avais commencé à ressentir quelque chose de plus fort que de l'amitié. Quelque chose de plus profond que de l'attachement. Quelque chose qui ressemblait étrangement à... l'amour.

Mais pas n'importe quel amour. Un amour déformé, distordu, amplifié par l'absence. Un amour nourri par l'imagination, par le mystère, par le manque. Un amour qui n'avait jamais été testé par la réalité, qui n'avait jamais été confronté à la vérité brute de la présence physique, de la voix, du regard.

Un amour de mots.

Ce soir-là, quelque chose en moi a craqué. La pression de ces sentiments enfouis depuis des mois est devenue trop forte. Je ne pouvais plus les contenir. Je ne pouvais plus faire semblant. Je ne pouvais plus me contenter de l'amitié quand mon cœur réclamait bien plus.

Alors j'ai écrit.

J'ai écrit ces mots que j'avais relus mille fois dans ma tête avant de les taper. J'ai écrit avec les doigts qui tremblaient, le souffle court, les yeux embués de larmes que je refusais de laisser couler.

« Je sais que c'est fou. Je sais qu'on ne s'est jamais vus, qu'on ne s'est jamais parlé de vive voix, qu'on ne sait presque rien l'un de l'autre dans le monde réel. Mais je ne peux plus me taire. Je t'aime. Je t'aime tellement que ça fait mal. Je t'aime tellement que je ne sais plus quoi faire de moi-même. »

J'ai envoyé le message.

Et puis j'ai attendu.


Chapitre 6

Le « oui » qui sonnait comme un « peut-être »

Le temps s'est figé.

Chaque seconde qui passait sans réponse de sa part était une éternité de souffrance. Je fixais l'écran, le regard vide, le cœur serré dans un étau de glace. J'avais fait une erreur. J'avais tout gâché. J'avais détruit cette belle amitié que nous avions construite avec tant de soin, tant de patience, tant de délicatesse.

Je me préparais au pire. À un silence définitif. À un blocage. À un « désolé, je ne ressens pas la même chose » qui allait me briser en mille morceaux.

Et puis elle a répondu.

« Moi aussi je t'aime. »

Six mots. Six petits mots tapés sur un clavier, affichés sur un écran, transmis à travers des milliers de kilomètres de câbles et de serveurs. Six mots qui ont changé ma vie.

J'ai relu ce message dix fois. Vingt fois. Cent fois. Je ne pouvais pas y croire. Je ne voulais pas y croire, de peur que ce ne soit qu'un rêve cruel dont je allais me réveiller.

« Moi aussi je t'aime. »

Mais même en la relisant encore et encore, même en pinçant mon bras pour vérifier que j'étais bien éveillé, un doute persistait au fond de moi. Un doute noir, visqueux, qui me chuchotait que ces mots ne voulaient peut-être pas dire la même chose pour elle que pour moi. Que son « je t'aime » était peut-être différent du mien. Qu'elle m'aimait peut-être comme on aime un ami, un confident, un compagnon de jeu — pas comme on aime quelqu'un avec qui on veut passer sa vie.

Mais je n'ai pas posé la question. Je n'ai pas voulu savoir. J'avais trop peur de la réponse.

Alors j'ai choisi de croire. J'ai choisi de croire que son « je t'aime » était le même que le mien. J'ai choisi de croire que nous étions un couple, même si nous ne nous étions jamais vus, jamais entendus, jamais touchés. J'ai choisi de croire en un amour qui n'existait que dans les mots, par les mots, pour les mots.

Et pendant un temps, cette croyance m'a rendu heureux. Plus heureux que je ne l'avais jamais été.


Chapitre 7

Les mots d'amour dans le désert du numérique

Après cette confession, quelque chose a changé. Je ne saurais pas dire exactement quand, ni comment, mais l'atmosphère de nos conversations s'est transformée.

Les mots sont devenus plus doux. Plus tendres. Plus intimes. On s'envoyait des messages qui feraient rougir n'importe qui s'ils étaient lus à haute voix. On se donnait des surnoms ridicules, des petits noms d'amoureux que personne d'autre ne connaissait. On se disait « je t'aime » à longueur de journée, comme si répéter ces mots pouvait les rendre plus vrais, plus solides, plus réels.

« Bonne nuit mon amour. Je rêve de toi. »

« Bonne journée mon cœur. Pense à moi. »

« Tu me manques. Même si je ne t'ai jamais vu, tu me manques tellement. »

Ces phrases, je les ai écrites des centaines de fois. Je les ai relues des milliers de fois. Elles étaient devenues ma boussole, ma carte au trésor, ma preuve que ce que nous vivions était réel, était vrai, était important.

Mais il y avait quelque chose de faux dans tout ça. Quelque chose d'artificiel, de construit, de fragile. Nous jouions les couples, nous imitions les couples, mais nous n'étions pas un couple. Pas vraiment. Un couple, c'est deux personnes qui se voient, qui se touchent, qui se parlent, qui partagent un espace physique, une vie commune, un quotidien.

Nous, nous n'avions que des mots.

Des mots sur un écran.

Des mots qui pouvaient être effacés d'un clic.

Des mots qui n'avaient pas de voix pour les porter, pas de visage pour les exprimer, pas de mains pour les accompagner.

Et pourtant, je m'accrochais à ces mots comme un noyé s'accroche à une planche de bois. Parce que sans eux, il ne me restait rien. Sans eux, elle n'existait pas. Sans eux, notre amour n'existait pas.