Chapitre 15
La question qui reste sans réponse
J'aurais pu lui parler. J'aurais pu la confronter, lui demander des explications, exiger la vérité que j'avais tant cherchée et que je n'avais jamais obtenue. J'aurais pu écrire ces mots que je répétais dans ma tête depuis des mois, ces questions qui me tourmentaient jour et nuit, ces « pourquoi » qui résonnaient dans mon crâne comme des coups de marteau sur une cloche funèbre.
Mais je n'ai pas pu.
Parce que dans ce groupe, j'étais un étranger. Un inconnu. Un fantôme qui hantait les conversations sans jamais se montrer, qui lisait les échanges sans jamais participer, qui existait sans exister. Personne ne savait qui j'étais. Personne ne savait notre histoire. Personne ne savait que j'avais été celui qu'elle avait aimé — ou prétendu aimer — avant cet autre, avant celui qui occupait maintenant sa vie et son cœur.
Et puis il y avait lui. Son petit ami. Toujours là, toujours présent, toujours collé à elle comme une ombre protectrice, comme un gardien jaloux, comme un mur infranchissable entre elle et moi. Comment aurais-je pu lui parler sans qu'il le sache ? Comment aurais-je pu poser mes questions — mes questions brûlantes, mes questions ensanglantées, mes questions qui me dévoraient vivant — sans révéler qui j'étais, sans exposer notre passé, sans risquer de tout détruire ?
Je n'étais pas assez courageux pour ça. Je n'étais pas assez fou. Je n'étais pas assez... libre. Parce que même si elle m'avait quitté, même si elle m'avait oublié, même si elle n'avait jamais existé que dans ma tête, je ne pouvais pas lui faire de mal. Je ne pouvais pas détruire sa nouvelle vie, sa nouvelle relation, son nouveau bonheur — si bonheur il y avait — pour satisfaire mon ego blessé, pour apaiser ma douleur, pour obtenir des réponses que je savais déjà.
Alors j'ai choisi le silence.
J'ai choisi de rester dans l'ombre, de l'observer de loin, de lire leurs échanges comme on lit un livre dont on connaît déjà la fin tragique. J'ai choisi d'être un spectateur. Un spectateur de ma propre tragédie. Un spectateur de leur comédie romantique. Un spectateur de tout ce que j'aurais pu être et que je n'étais pas.
Chaque jour, je me connectais au groupe avec une régularité obsessionnelle. Je lisais leurs conversations, leurs blagues, leurs déclarations d'amour. Je lisais et je souffrais, en silence, invisible, oublié, réduit à un simple nom sur une liste de membres, à un pixel parmi des milliers, à un rien parmi des riens.
Et parfois, la nuit, quand la douleur devenait trop forte, quand le silence de ma chambre devenait trop lourd, quand le poids de mes pensées menaçait de m'écraser, je tapais des messages que je n'envoyais jamais. Des messages que je rédigais avec soin, avec rage, avec désespoir, avec cette précision chirurgicale que l'on n'acquiert que quand on a trop de temps pour réfléchir et pas assez de courage pour agir.
« Pourquoi tu ne m'as pas dit que tu étais déjà avec quelqu'un d'autre ? »
« Pourquoi tu m'as laissé souffrir sans me donner la vérité ? »
« Pourquoi tu as brisé mon cœur sans même avoir le courage de me regarder dans les yeux — ou dans les pixels — pour me dire la vérité ? »
Mais ces messages restaient dans mes brouillons, prisonniers de mon écran, témoins muets de ma détresse. Ils ne partaient jamais. Ils ne la touchaient jamais. Ils ne changeaient jamais rien. Ils étaient là, figés dans le néant numérique, comme des lettres jetées à la mer dans des bouteilles qui ne revenaient jamais sur le rivage.
Et moi, je continuais de lire. De souffrir. D'aimer. D'espérer contre toute raison, contre toute évidence, contre toute dignité. Parce que l'espoir est la dernière chose qu'on abandonne, même quand on sait qu'il ne mène nulle part. Parce que l'espoir est le poison le plus doux, la drogue la plus addictive, la prison la plus confortable.
Et j'étais accro.