Chapitre 11
Le silence des jeux non joués
Après notre rupture — si on peut appeler « rupture » la fin de quelque chose qui n'avait jamais vraiment commencé —, le jeu vidéo est devenu un lieu de souffrance. Un territoire maudit où chaque pixel semblait porter l'empreinte de son absence, où chaque son, chaque musique, chaque bruitage me renvoyait à elle comme un écho implacable.
Chaque fois que je me connectais, je cherchais son pseudo dans la liste des joueurs en ligne. Mes yeux balayaient mécaniquement les noms qui défilaient, mon cœur s'emballant à chaque lettre qui ressemblait à la sienne, chaque syllabe qui évoquait sa présence. Et quand je ne la trouvais pas — ce qui arrivait de plus en plus souvent —, une vague de soulagement mêlée d'une déception insoutenable me submergeait. Quand je la trouvais, par contre, c'était pire. Bien pire.
Je passais des heures à l'observer de loin, comme un fantôme qui hanterait les couloirs d'une maison abandonnée. Je voyais son avatar bouger, courir, sauter, combattre. Je voyais son nom apparaître dans les notifications de victoire, dans les tableaux de scores, dans les salons de discussion publics. Et chaque fois, c'était comme si quelqu'un me plantait un couteau dans la poitrine et le retournait lentement, méthodiquement, savourant chaque spire de ma douleur.
Mais nous ne jouions plus ensemble. Jamais. Le mur de silence que nous avions construit — brique par brique, mot par mot, silence par silence — était devenu trop haut, trop épais, trop infranchissable. Même quand nos avatars se croisaient par hasard dans le vaste univers du jeu, même quand nos chemins numériques s'entrelacaient pour quelques secondes fugaces, nous ne nous adressions pas la parole. Pas un mot. Pas un geste. Pas un regard — si on peut parler de regard entre deux silhouettes de pixels.
Alors j'ai arrêté de jouer. J'ai désinstallé le jeu avec une violence que je ne me connaissais pas, traînant l'icône vers la corbeille comme on enterre un corps, comme on brûle une lettre d'amour, comme on détruit les preuves d'un crime dont on est à la fois le coupable et la victime. J'ai vidé le cache, supprimé les sauvegardes, effacé chaque trace de cet univers qui avait été le nôtre.
Mais le soir même, je l'ai réinstallé.
Parce que c'était plus fort que moi. Parce que sans ce jeu, sans cet écran, sans cette fenêtre minuscule sur son monde, je ne savais plus qui j'étais. Parce que l'habitude est une chaîne d'or qui pèse plus lourd que le fer, et que j'étais devenu prisonnier d'une routine qui me tuait à petit feu.
Les nuits étaient les pires. Allongé dans le noir, le téléphone collé à la main comme une prothèse indispensable, je relisais nos anciennes conversations. Des milliers de messages. Des milliers de mots. Des milliers de promesses. Je les parcourais du bout des doigts, zoomant sur certains passages, relisant certains échanges jusqu'à en connaître chaque virgule, chaque point, chaque emoji par cœur.
« Je t'aime. »
« Moi aussi je t'aime. »
« Tu es la meilleure chose qui me soit arrivée. »
Des mots qui avaient perdu tout sens. Des mots qui n'étaient plus que des caractères morts sur un écran froid. Et pourtant, ces mots me tenaient en vie. Ils étaient mon oxygène, mon poison, ma seule raison de me lever le matin et de me coucher le soir dans l'espoir désespéré qu'elle reviendrait, qu'elle réaliserait son erreur, qu'elle m'enverrait ce message salvateur qui ne viendrait jamais.
Je me sentais trahi. Abandonné. Incompris. Je me sentais comme un idiot — un idiot qui avait cru qu'un amour virtuel pouvait être aussi vrai, aussi fort, aussi durable qu'un amour réel. Un idiot qui avait investi son cœur entier dans des mots tapés sur un clavier, qui avait construit des châteaux sur du sable numérique, qui avait rêvé d'un avenir avec quelqu'un qu'il n'avait jamais vu, jamais entendu, jamais touché.
Mais au fond de moi, dans un recoin obscur et têtu de mon âme, je savais que je ne regrettais rien. Que même si j'avais souffert, même si je souffrais encore, je ne voudrais jamais effacer ces moments de bonheur que nous avions partagés. Parce qu'ils avaient été réels pour moi. Parce qu'elle avait été réelle pour moi.
Même si elle n'existait que dans des mots.
Même si ces mots n'avaient jamais été prononcés à voix haute.
Même si tout n'avait été qu'une illusion magnifique, une chimère de pixels et de pixels, une hallucination collective à laquelle j'avais été le seul à croire.